Entre 1965 et 1967, l’étonnante aventure du premier groupe de rock n roll chrétien québécois, Les Alléluias, prit une nouvelle tournure. Les quatre années précédentes avaient été productives: les 13 Alléluias, tous séminaristes à Aylmer-Est (aujourd’hui Gatineau), avaient enregistré trois simples et un album en plus de participer à quelques tournées québécoises au cours de leurs études. La fin des cours coincida avec l’éclatement de groupe; certains défroqueraient peu de temps après, mais pour d’autres, l’aventure se poursuivrait…

Lorsqu’on l’assigne à poursuivre son cheminement professionnel auprès des paroissiens de Moncton au Nouveau-Brunswick en septembre 1965, le soloiste Bernard Tremblay a l’idée de rajeunir son approche ainsi que son image en imaginant un tout nouveau groupe. En étroite collaboration avec son ami Roland Tremblay, contrebassiste et parolier des Alléluias, il tente de rejoindre un public adolescent en s’entourant de fougueux musiciens… laics par dessus le marché! Les messes à gogo avaient rapidement eu raison des soutanes et Tremblay se devaient de rejoindre les Yé-Yé afin de demeurer dans l’vent. Pour son image, seul son col romain témoignerait de son appartenence à l’Église catholique. Il se liera d’amitié avec les membres d’un groupe local, Les Saxons, alors composé de Jean Béliveau à la batterie, Henri Bourque à la guitare et au chant, Ridd Smith à la guitare-basse et Brice Sinclair à l’ogue. En compagnie de Tremblay (chant, guitare, harmonica), le groupe serait bientôt connu sous le nom Le Père Tremblay et sa troupe, Le Père Tremblay et ses Copains puis sa suite logique: Le Père Tremblay et les Nouveaux Alléluias.

Comme cela avait aussi été le cas avec Les Alléluias quelques années auparavant, l’idée qu’un prêtre interprète sa version des évangiles sur une trame musicale fusionnant le rock n roll et le folk ne laissait personne indifférent. C’était aussi psychotronique qu’accrocheur pour un public toujours encré dans son héritage judéo-chrétien. Le Yé-Yé nous avait aussi déjà habitué à de telles tactiques colorées (la mode des groupes costumés, par exemple). C’est probablement cet aspect somme toutes avant-gardiste qui séduirait immédiatement Alex Sherman, le plus important disquaire des Maritimes à l’époque et propriétaire de l’étiquette outaouaise Excellent.

Le Père Tremblay avec Alex Sherman des disques Excellent (1967).

Après 5 mois d’activités, le groupe signe ainsi son premier contrat pour la publication d’un long-jeu (Excellent ESP-101; 1966). L’enregistrement aura lieu au cours de l’automne 1965 et bénéficiera de la collaboration d’un autre ex-membre des Alléluias, le Père Roland Tremblay (aucun lien de famille). Bien que non-crédité sur l’album à l’exception d’une adaptation de Early in the morning, rectifions l’histoire et mentionons qu’il fut notamment responsable des pièces Psaume 150, Myriam, Construire la Terre ou Sur la route. Roland Tremblay avait quitté Les Alléluias peu avant Bernard Tremblay en 1965. Déménagé en France, il avait parallèlement imaginé sa propre version des Nouveaux Alléluias pour le public de Strasbourg. Cette mouture européenne n’eut pas le temps d’enregistrer quoi que ce soit, mais peut toutefois se vanter d’avoir ouvert pour Jean Ferrat. Curieux pour un athée communiste…

Les Nouveaux Alléluias… de Strasbourg.

Revenons au pays… Le groupe croit rapidement en popularité, rejoignant autant un jeune public yé-yé que leurs parents. Il donne de nombreux concerts notamment à Moncton et à travers le Québec. Leur tournée les amènerait même à visiter les Iles-de-la-Madeleine en mai 1966. Comme le public des Maritimes est à la fois anglophone et francophone, le Père Tremblay interprète ainsi ses chansons dans les deux langues. Il espère ainsi plaire à tous les genres en donnant un caractère universel à son tour de chant. Les hommes, quelque soit leur race, leur couleur ou leur religion doivent être respectés comme tels. Le temps de l’instransigeance est fini. Jean XXIII et le Concile Vatican II nous ont montré le chemin. À nous d’y marcher… (notes de pochette). Pas de doute: un vent de renouveau soufflait sur l’Église catholique et le Père Tremblay s’imposait comme son ménestrel canadien le plus influent, n’en déplaise aux orthodoxes…
Au printemps 1967, Tremblay souhaite déjà passer à autre chose. Fier de ses musiciens, il aimerait que le talent de ces derniers soit justement reconnu sans sa contribution qu’il perçoit maintenant comme légèrement folklorique. «Je voulais qu’ils aient leur chance à eux et les ai secrètement inscrit dans un concours d’orchestres», précise-t’il. Cette compétion, c’était le concours «28 Jours», organisé dans le cadre de l’émission Jeunesse Oblige diffusée 4 soirs par semaine sur les ondes de Radio-Canada et animée en partie par Guy Boucher. Le groupe, sans Tremblay, reprend alors son nom d’origine: Les Saxons. Ils remportent un jamboree local qui leur permet de passer à l’étape suivante, soit la compétition officielle dans la catégories «orchestres» en direct des studios montréalais de la société d’état. Le 3 mars 1967, devant un panel de juges (l’arrangeur Georges Tremblay, Michel Germain et le jeune critique musical René Homier-Roy), le groupe affronte donc Les Corduroys et… remporte le concours avec son interprétation de Noir c’est noir, popularisé en français par Johnny Hallyday. Curieusement, le groupe ne reçut aucun contrat d’enregistrement suite à cette victoire et retourna bientôt à Moncton, probablement avec une certaine amertume…

Les Nouveaux Alléluias ou… Les Saxons?

Dans le cercle des initiés et audiophiles avertis, cette pochette est bien connue et appréciée pour son aspect ludique. Cette photographie du Père Tremblay arborait même en 2011 la pochette d’une compilation de rock chrétien français Alléluia Garanti – L’évangile selon Saint Pop 1966-1973 publiée sur étiquette Fétiche. Ouvertement inspiré par la compilation Résurrection!, le compileur Nicolas Lebon y mélangeait de rares titres français à quelques chansons québécoises (Yvon Hubert, Jean-Pierre Ferland), sans même utiliser une seule chanson des Nouveaux Alléluias. Étrange…

En guise d’introduction à son unique album, le groupe annonce illico ses couleurs et se lance dans une version frénétique de Jésus, un titre à l’origine composé et intrerprété par le chanteur français Georgie Dann en 1962. Même John Littleton en avait réalisé une adaptation en 1963! Comparée aux interprétations des Alléluias, cette chanson augmente définitivement la cadence et notre prêtre chantant pousse la note jusqu’à hurler le nom de son sauveur. Il l’aime et il le crie! La pièce Psaume 150 Rock carbure plutôt à l’énergie du go-go, offrant une mélodie accrocheuse interprétée à l’orgue combo (un Vox Continental). Allons y d’un pas de danse, sur un rock. Pour louer sa bienveillance, sur un rock! Cette composition de Roland Tremblay possède un charme indéniable et avait déjà été redécouverte en 2006 sur la compilation bootlegIls sont Fous ces Gaulois Vol. 4. Deux titres dans un registre slow rock suivent, d’abord avec Myriam (dramatique et à l’accompagnement minimal) puis une adaptation sans flafla d’un hymne de Pete Seeger, Où sont allées toutes les fleurs? (Where have all the flowers gone).

Un air de gospel avec une touche de yé-yé s’impose par la suite. Le groupe reprend à sa façon l’air bien connu Il tient le monde dans ses mains(He’s got the whole world in his hands) en le pimentant de quelques notes d’orgue salutaires. La face A se termine sur une adaptation bilingue de J’entends sifler le train / Five hundred miles (Richard Anthony / H. West) où on distingue quelques notes d’harmonica gracieuseté du Père Tremblay. La face B démarre de nouveau sur un ryhtme soutenu et des plus entrainants. Le groupe interprète une chanson popularisée par le trio Peter, Paul & Mary (Early in the morning) en la rebaptisant Le matin de bonne heure avant de succomber au western-swing de A wonderful time up there. Tremblay et ses musiciens l’interprètent un tantinet plus vite que la version à succès pour le chanteur Pat Boone et offre à nouveau une adaptation bilingue réussie!

Tout le long du chemin (Singing the blues) poursuit sur la même lancée et offre même un solo de guitare folk. Charmant! Les deux dernières compositions nous renvoient au son pop-rock si représentatif des ballades de l’ancien groupe de Tremblay. Construire la Terre a tout d’une chanson scout typique, avec sa mélodie à siffler autour d’un feu de camp et Sur la route est en fait une reprise du titre à succès des Alléluias. Une bonne façon de boucler la boucle!

Les Nouveaux Alléluias en tournée aux Iles de la Madeleine (1966).

Peu après l’aventure des Nouveaux Alléluias en 1967, Bernard Tremblay quittait les ordres pour se marier et optait pour une nouvelle carrière professionnelle, délaissant l’univers du spectacle. Parallèlement, le parcours des Saxons demeure quant à lui à être clairifié. Qu’êtes-vous devenus par la suite, messieurs? Si vous détenez des informations supplémentaires, je vous invite à m’écrire ici.

Quelques décennies plus tard, en 2009, j’ai repris contact avec le chanteur défroqué dans le cadre de mes recherches pour la compilation Résurrection! Rock Chrétien et messes rythmées du Québec (1964-1978) pour les Disques Mucho Gusto. La compilation (ma toute première réalisation) serait lancée deux ans plus tard et Bernard (tout comme Roland Tremblay et Guy Pilote des Alléluias) fut un des premiers artistes à collaborer à ma folle entreprise. Je lui confiais que je le considérais comme le patriarche du rock chrétien québécois; ça l’avait fait bien rire… Il ne le savait pas encore, mais il ornerait bientôt aussi la pochette de la compilation avec ses amis musiciens!

Avec les années, je suis revenu régulièrement en ondes à propos des productions chrétiennes québécoises des années 60-70, y’avait beaucoup à redécouvrir, à rechercher, à préciser… ça me fascinait. Ça me fascine toujours. J’ai notamment été invité en avril 2019 à revenir sur le phénomène des Messes à Gogo dans le cadre de l’émission Aujourd’hui l’Histoire avec Jacques Beauchamp sur les ondes de Radio-Canada. On m’avait fait la surprise en redécouvrant une entrevue de 1964 avec Bernard, au moment d’enregistrer ses premières chansons.

Il y a quelques temps, le fils de Bernard Tremblay m’a contacté pour me confier que dans les récentes années, après une carrière dans le domaine de la Santé, Bernard avait repris la guitare et proposait quelques tours de chants en visitant des hôpitaux et centres pour aînés de la région de Québec. Revoir toutes ces photos des Alléluias que j’avais publié en 2012 pour accompagner le lancement de la compilation lui avait rappelé de bons souvenirs… Atteint de la maladie Alzheimer, il s’est éteint, paisiblement, entouré des siens, en décembre 2020. J’ai toujours eu beaucoup d’affection pour ce chanteur, l’artiste, son enthousiasme contagieux, son timbre franc et optimiste. Et je ne dois pas être le seul. Bon voyage Bernard…

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