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Dans un article de 2012 publié sur mon ancien blogue (Patrimoine P.Q.), je lance une bouteille à la mer afin de retracer le chanteur Sebastian. Je suis curieux: non seulement nous partageons le même «prénom», mais l’unique album du chanteur vient d’être rééditié sans qu’on en apprenne d’avantage sur sa mystérieuse carrière. Qui pouvait donc bien se cacher derrière mon homonyme, ce chanteur mononominal québécois qu’on appelait autrefois simplement Sebastian? Ne vous méprenez pas, il ne s’agit pas du chanteur prépubère Sébastien qui publie vers 1974 un album sur étiquette Totem et qui dû même s’appeler “Sébastien II” pendant un temps… Ni même du torontois Sebastian (Agnello) qui a enregistré l’album psychédélique Head Roach ou du talentueux  chanteur suédois Sebastian qui aussi publié un simple chez-nous à l’époque. Non… Celui que je recherchais s’appelle plutôt… Ian Sebastian.

Alerté par une amie québécoise à l’automne 2014, Sebastian entre alors en contact avec moi. Il réside depuis longtemps en Californie (USA), mais lors d’une récente visite à Montréal, accepte généreusement de passer par nos studios pour sa première entrevue en plus de 40 ans! J’ai alors le plaisir de m’entretenir avec un artiste aussi serein que candide, prêt à revisiter son impresionnante carrière musicale des années 60 et 70. Dans la première partie de notre interview, nous revisitons les débuts de Sebastian au sein du groupe Westend-22, ses premiers pas en solo sous le pseudonyme Sabastien et la réalisation de son album pop psychédélique Rays of the sun. Pardonnez les quelques secondes au début de l’entrevue où le mauvais micro était allumé; le tout se corrige rapidement.

First interview (in english) in almost 40 years from Quebec singer Ian Sebastian. In this first part, we chat about his group Westend-22, his solo career in french under the name Sabastien and his sole and sought after popsike LP, Rays of the sun (MCA; 1970). First few seconds are a little rough (I opened the wrong mic) but it’s quickly fixed.

Dans la seconde partie de notre entrevue, nous revisitons l’édition montréalaise de la comédie musicale Hair et la discographie méconnue de Ian Sebastian entre 1972 et 1976. Bonne écoute!

In the second part of our interview, we talk about Montreal’s version of the musical Hair and Ian Sebastian’s last 45s. Enjoy!

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Westend-22, avec Ian Sebastian (2e sur la droite).

WESTEND22aIan Sebastian est natif de Londres (Angleterre). Son père, québécois déployé en Europe durant la seconde Guerre Mondiale, élève une petite famille avant de déménager à Montréal alors que le petit Ian n’a que 5 ans. Sebastian obtient sa première guitare à l’âge de 10 ans. Il fera partie de quelques formations amateures locales avant de rejoindre son premier groupe professionnel : Westend-22. Le quatuor était formé de Larry Cohen (guitare), Joe Gray (guitare), Sebastian (chant, basse) et d’un batteur dont le nom s’est perdu avec le temps. La formation est bientôt recrutée par l’impressario Ben Kaye (responsable notamment du succès des Classels) qui leur permet de presser un unique 45 tours pour le compte de RCA Victor. Inspirés du merseybeat popularisé par la British Invasion, les jeunes musiciens enregistrent en 1966 deux compositions originales signées Joe Grajcer. The joke’s on you vous accroche immédiatement et n’aurait sûrement pas déplu aux fans d’un autre groupe montréalais comme JB & the Playboys.

À la même époque, apparait aussi sur l’étiquette Élysée (une division de London Records) un curieux 45 tours crédité au groupe… Les Annonceurs. Produit par Ben Kaye, le simple propose deux adaptations en français des compositions du Westend-22. The joke’s on you devient ainsi Tu souffriras et You’re no longer mine est rebaptisé Tu ne m’aimes pas. À l’écoute, on reconnait immédiatement les pistes musicales du Westend-22 et on comprend que les traductions ont été insérées par-dessus, mais Sebastian est formel : ce n’est pas lui qui chante. Qui étaient donc ces Annonceurs? Si vous avez des informations à leur sujet, écrivez-nous. Merci au collectionneur averti Bhanjamin Gauthier qui a bien voulu partager ce rarissime 45 tours avec nous!

Suivant la dissolution de Westend-22, seuls Sebastian & Cohen semblent poursuivre leurs ambitions musicales. Cohen est un jeune musicien classique ayant été d’abord soloiste pour l’Orchestre Symphonique de Montréal dès l’âge de 14 ans. Sous le nom de plume Jonathan Caine, on le retrouve bientôt dans le groupe psychédélique américain Stone Circus (Maintream; 1969), aux côtés du chanteur montréalais Yank Barry (anciennement du groupe The Footprints) pour le titanesque projet conceptuel The diary of Mr Grey (McConnell Record Limited; 1971) et quelques années plus tard au sein de Crime (Creative Research Into Musical Expression), signant de nombreuses bandes sonores cinématographiques dans les années 80.

apex_sabastien2_1969Ian Sebastian sera quant à lui remarqué sur scène par un autre musicien montréalais. Ron Dykhof est chanteur et claviériste au sein du populaire groupe The Sceptres, mais s’affaire déjà à recommander de nouveaux talents pour des étiquettes locales. C’est par son entremise que Sebastian signe bientôt un contrat avec la firme Apex qui imagine pour lui une carrière en solo, d’abord en français et sous un nouveau nom! En effet, Ian Sebastian publie ses simples en solo sous le curieux sobriquet Sabastien. Il fallait bien se démarquer dans une scène déjà comblée de nombreux chanteurs à l’unique prénom… Était-ce une simple erreur typographique ou une tactique pour éviter de le confondre avec un autre chanteur du même nom? Allez savoir…

apex1Un premier simple est lancé en 1968 et propose une relecture du tube international Dizzy (rebaptisée J’ai peur ) du chanteur américain Tommy Roe. Dizzy avait beau être en première position des palmarès canadiens, la version de Sabastien ne se distinguait déjà que très peu de celle du chanteur Daniel Nicolas, un autre mystérieux prospect pour l’étiquette Jupiter. La comparaison ne s’arrête pas là puisque Roger Gravel signe aussi l’arrangement du 45 de Nicolas; il rejoindrait sous peu Sabastien afin d’orchestrer son album… Intriguante coincidence! La face B, Ce n’est pas facile d’aimer , est une relecture du hit de l’américain Gene Pitney, It hurts to be in love . Musicalement, le résultat est convainquant, même si l’idée de revisiter ce tube déjà vieux de 5 ans (une éternité dans le showbizz), aurait pu sembler douteuse… La production est confiée à Ron Dykhof qui réalisa un simple au charme discret, non loin du son de son propre groupe, Les Sceptres.

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Télé Journal; juin 1969.

Télé Journal; juin 1969.

Sebastian et Apex ne jettent pas l’éponge et envisagent déjà un second simple, Hélène avec Un petit peu d’amour en face B. Afin d’acroître la popularité du jeune chanteur, Apex pressera ce simple serti d’une pochette-photo. Une critique du simple publiée dans le Télé Journal de juin 1969 s’indiffère de ce nouveau venu ou de son disque et s’entête plutôt à lui trouver des défauts. C’était vague et plutôt assassin comme propos… rien pour stimuler de quelconques ventes. Hélène est la première composition originale de Ian Sebastien sur disque, titrée en l’honneur de sa muse de l’époque, un anglaise prénommée Elaine. Le style musical rappelle celui du chanteur français Christophe ou de québécois tels Éric (St-Pierre) ou Donald Lautrec (sur son album éponyme de 1968). Ce qui distingue ce second simple, c’est l’arrivée de l’arrangeur Roger Gravel, cet ancien pianiste pour le groupe Les Three Bars. Avec ce dernier, l’instrumentation se complexifie et s’impose d’avantage, feutrant dorénavant le jeune rockeur dans une chaude et ambitieuse pop orchestrale.

Les deux simples Apex tournent modérément à la radio et permettent au chanteur de se joindre à quelques tournées, ouvrant notamment pour les américains Gary Pucket & the Union Gap. Sebastian participe parallèlement en 1968 à la formation locale Sea-Poop (la merde de la mer) dont le nom est un jeu de mots scatologique dérivé du qualificatif peu élogieux « peasoup », souvent associé aux canadiens-français à l’époque. Décidément, on semble déjà loin de l’image proprette mis de l’avant par Apex pour mousser sa carrière en solo… Malheureusement, aucun enregistrement du groupe n’existe. Si vous avez fait partie de Sea-Poop, écrivez-nous et racontez-nous votre histoire!

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The Georgian, octobre 1968.

CIMG4882L’album Rays of the Sun (MCA; 1970)

Il était convenu, au moment de signer un contrat de disques avec Apex, que le chanteur ferait d’abord carrière en français. Deux ans plus tard, Sabastien était fin prêt à se métamorphoser en… Sebastian. On lui offre ainsi de poursuivre ses collaborations musicales en anglais avec les arrangeurs Roger Gravel et Pete Tessier ainsi que Ron Dykhof des Sceptres à la production. Les sessions pour l’album Rays of the sun, un des rares dans le registre pop-rock sur étiquette MCA, débuteront à l’été 1970 et s’étireront sur quelques mois. Déjà, on envisage une diffusion internationale pour le chanteur québécois, mais le pressage demeurerait essentiellement local. La chanson Elaine reste la seule véritable preuve de cette vision, ayant été aussi pressée aux États-Unis sur Decca avec Now that it’s over en face B.

iansebastian45_ElaineDECCAEn mettant le rockeur en lui en sourdine, l’auteur-compositeur propose d’abord des ballades non loin de son prédédant 45 tours, Hélène; une version de ce simple est d’ailleurs revisitée sur l’album sous le titre… Elaine. L’ensemble ne manque d’ailleurs pas d’exemples similaires sur le thème amoureux tels Through with our love, Be what you are ou Now that it’s over. Dans les décennies suivant le lancement initial, la réputation internationale de l’album s’est cependant bâtie sur des compositions plus ambitieuses comme Back in love again (une drive d’enfer avec des percussions déphasées), Love time (qui n’est pas sans rappeler le son du groupe newyorkais The David) ou la pop positive de Jubilation (avec son solo de sitar électrique).

De ce bref album (36 minutes), il faut néanmoins retenir deux compositions qui se démarquent du lot: Passages et la pièce-titre, Rays of the sun. Nettement plus introspectives et dépouillées, ces deux chansons sont les seules où Sebastian se substitue à Gravel (qui demeure au piano) et Tessier au niveau des arrangements. Exit les cordes et les cuivres et place à un accompagnement plus minimal, quoique drôlement bien huilé. Les deux pièces émettent la même singulière vibration et prennent tout leur temps pour instaurer une ambiance feutrée et éthérée à souhaits. Passages, avec cette voix modifiée par l’utilisation d’un amplificateur Leslie, semble vouloir imager une transition quelconque, vers l’au-delà ou une dimension parallèle, avant de conclure sur une finale touffue et inspirée. Mystique!

Right towards the lights and sounds diminishing the cure of senses
A soldier of galaxies gives his riddles all in consequences.

sebastian_label_AOn sent un chanteur définitivement plus investi et mélancolique sur Rays of the sun, la pièce phare de son unique album. La description de sentiments inconnus doublée de poétiques observations cosmiques confirment que nous avons affaire à un hymne post-lysergique. Sebastian est à fleur de peau et se laisse bercer par les envolées d’un guitariste, comme lui, en orbite. Grandiose!

Upon a trip that I once knew before the break of dawn
I crossed the stellar spaces, my journey carried on.
As I passed all planets, my mind was in a maze, then I turn and faced it and was blinded by the rays of the sun.

De nos jours, Rays of the sun figure parmi les albums québécois les plus convoités par les collectionneurs, particulièrement chez les complétistes britanniques du style pop-psychédélique. Le pressage initial fut limité à 1000 exemplaires (2000 dans le meilleur des scénarios), il peut être plus facile aujourd’hui de retracer l’unique édition vinyle bootleg ACME de 2009. L’album attend toujours sa réédition officielle, ne le recherchez donc pas sur iTunes. Sebastian accepte cependant de le partager intégralement avec vous ici!

HAIR_cast_devant_ComedieCanadienneWEBHAIR (La Comédie Canadienne; septembre & octobre 1970)

À l’été 1970, le jeune chanteur est remarqué par les artisans responsables de l’adaptation montréalaise de la comédie musicale Hair. Imaginée en 1967 par le compositeur montréalais Galt McDermot pour la scène newyorkaise, ce happening pop carburant de tous les tabous devient rapidement un succès retentissant à l’internationale.  Comme la troupe mise essentiellement sur de jeunes comédiens près des idéaux hippies, il faut se rendre à l’évidence que Sebastian avait la gueule de l’emploi, mais il ne serait pas le seul… La distribution inclue bon nombre de comédiens, danseurs, musiciens et chanteurs de la métropole issus de la contre-culture, des visages connus des initiés locaux et d’autres fraîchement débarqués au pays.

L’adaptation en français est confiée au dramaturge Gratien Gélinas ainsi qu’au journaliste et auteur Gil Courtemanche. Ce succès de Broadway développe ainsi une saveur locale en s’appuyant sur le jeu de François Guy (Les Sinners, La Révolution Française), Jay Boivin (Les Sinners), la chanteuse folk Erica Pomerance, Robert Ellis (The Medium), Sharon Lee Williams, Kenny Hamilton (The Persuaders), Richard Groulx (Les Saxons), Alma Brooks (future chanteuse disco) et plusieurs autres… Sebastian, lui, se voit confier un des rôles principaux, celui de Berger, figure dominante de la bande de hippies qui tente de convaincre Claude (François Guy) de ne pas s’enrôler pour la guerre du Viet-Nam.

Les musiciens de Hair avec Leon Aronson (1er à gauche à la trompette).

Les musiciens de Hair avec Leon Aronson (1er à droite au claviers).

Hair_Mtl_Kenny_Ian WEBLa singulière réalité bilingue de Montréal inspire même les producteurs à proposer des représentations en français ainsi qu’en anglais, avec des tribus différentes, le plus souvent regroupées dans la même journée. Une version unique au monde! Seul Sebastian, parfaitement bilingue, apparait dans les deux productions, alternant même occasionnellement les rôles avec François Guy au fur et à mesure que la troupe gagne en aisance. Un tour de force!

Contrairement à la version française et à l’édition américaine, la distribution montréalaise de Hair n’a pas la chance d’enregistrer un album. Il est question de presser un long jeu bilingue, à l’image de la distribution, mais les événements menant à la Crise d’octobre 1970 viennent freiner le message de paix et d’amour des comédiens. Lorsque le Premier Ministre Trudeau ordonne les mesures de guerre pour répondre à la menace terroriste résultant des récentes actions du Front de Libération du Québec (FLQ), Montréal se transforme en ville assiégée. Des militaires armés sont déployés dans les rues et des hélicoptères survolent Montréal, des centaines de personnes sont arrêtés sans être jugés, la tension entre anglophones et francophones devient volatile et la paranoia s’installe en ville. L’amour libre en prend pour son coup…

Toute la tribu réunie autour de François Guy (Sebastian se cache derrière).

Toute la tribu réunie autour de François Guy (Sebastian se cache derrière).

Photo Journal, octobre 1970.

Photo Journal, octobre 1970.

HAIR a beau faire salles combles depuis ses débuts en septembre 1970 et annoncer des ventes de billets si importantes que des représentations sont planifiées pour plusieurs mois encore… la Comédie Canadienne n’a pas le choix d’annuler les représentations quelques jours suivant l’assassinat du ministre Pierre Laporte (à l’origine de la Crise). Le centre-ville de Montréal est devenu une zone occupée et plusieurs autres salles de spectacle en souffrent; parlez-en à Clémence Desrochers…

L’engouement international pour la comédie musicale demeure cependant à son comble. On ne compte plus les adaptations de tout acabit et dans toutes les langues des chansons de Hair. Fort de ses récentes prestations bilingues, Sebastian se voit bientôt offrir de poursuivre l’aventure à New-York, Boston puis… en Europe! En France, la comédie musicale avait propulsé un jeune chanteur du nom de Julien Clerc à l’avant-scène. Lorsqu’il est question de faire voyager la troupe en Belgique (sans Clerc), Sebastian reçoit un coup de fil de l’impressario Bertrand Castelli : We want ze Berger! On venait de lui offrir un rôle dans le long métrage Fortune and men’s eye (un film qui aura bel et bien une sortie, avec la musique de Galt MacDermott) qu’il doit éventuellement décliner: l’aventure l’attendait déjà en Belgique où, finalement, il passera près d’un an.

À suivre…

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