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Aujourd’hui, on ajoute une page à l’histoire du rock progressif au Québec, rien de moins! J’ai en effet le rare privilège de recevoir et de réunir pour la première fois devant un micro en plus de 40 ans, Suzanne Raymond et Jacques Richer. Entre 1972 et 1975, mes deux invités ont été respectivement chanteuse/claviériste et bassiste au sein de la formation progressive Tchawanie.

Anti-Rock, Underground, les étiquettes ne manquaient pas pour catégoriser leur style plus tard simplement qualifié de… rock progressif. Bien que leur groupe n’ait jamais eu le luxe d’enregistrer un album à l’époque, les musiciens débarquent en studio avec toute une primeur : un concert complet qui n’a pas été réentendu depuis son enregistrement en 1974 au Studio Tempo (au centre-ville de Montréal) pour une émission diffusée sur les ondes de CKLM. Si les ressources sur le Web en lien avec Tchawanie étaient quasi inexistantes jusqu’à aujourd’hui, j’ose croire que dorénavant cette formation recevra toute la reconnaissance qu’elle mérite! Bonne écoute!

Merci aux membres de Tchawanie pour les photographies ainsi qu’à Louis Rastelli et l’équipe d’Archive Montréal pour la numérisation des articles de 1973 et 1974 extraits du journal Pop Jeunesse.

Ampères.

Ampères.

Le groupe Tchawanie prend forme en 1972 avec Suzanne Raymond (claviers, chant) et trois frères : Jacques Richer (basse), Guy Richer (percussions) & Yves Richer (guitariste), tous originaires de Repentigny. Avant de se réunir, les musiciens ont tous collaborés à différents groupes dès la fin des années 60. Du lot, Jacques & Yves Richer sont les plus prolifiques, jouant notamment pour les formations Ampères (1967), Les Dirty Shame (1968), Consulat (1969) puis Lovin’Peace (1970-1971). Leur répertoire est alors entièrement constitué d’adaptations de succès internationaux, passant progressivement d’un rock garage à un son de plus en plus agressif.

Aux frères Richer dans le groupe Ampères s’ajoute la voix d’un jeune Michel Dion (frère de Céline) qui sera aussi des Dirty Shame, après un changement de batteur. Dion se joindrait peu de temps après au groupe hard rock Michel & la 4e Volonté, à l’insu de ses comparses, suivant la dissolution des Shame. Jacques & Yves Richer rebondirait en 1969 au sein du quintet Consulat, remportant au passage un concours d’orchestres à Pointe-aux-Trembles! La personnalité rock des musiciens s’intensifierait l’année suivante avec leur nouveau groupe.. Lovin’Peace, plus près du style de Led Zeppelin & Black Sabbath au tournant de la décennie 70. De son côté, Guy, le plus jeune des frères Richer, sera brièvement batteur vers la même époque pour le groupe Mother Goose avant de rejoindre Tchawanie.

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Lovin'Peace, 1970.

Lovin’Peace, 1970.

De son côté, Suzanne fera ses jeunes débuts sur scène dans des concours de chant en marge de ses études en piano et en chant classique. On la retrouvera plus tard aux côtés de son frère Pierre Raymond dans un duo de chansonniers entre 1967 et 1969. Elle rejoindra par la suite le groupe folk-pop Le Grand Ménage, formé notamment de Brigitte Martin & Jacques Quesnel. Bien qu’elle ne soit pas présente lors de l’enregistrement de leurs deux simples, elle est néanmoins choriste pour le groupe entre 1969 et 1971 et s’impose davantage suivant le départ de Martin qui entreprenait alors une brève carrière en solo avant son décès en 1976.

Bien qu’elle ait assisté aux spectacles des Dirty Shame, c’est surtout par l’entremise de son frère Pierre (un proche ami de Jacques Richer) que Suzanne Raymond sera approchée par les trois frères Richer pour former un groupe alliant son bagage classique au son pesant des garçons. L’époque des reprises était révolue et les musiciens étaient mûrs pour proposer leurs compositions originales, inspirées par l’approche de groupes locaux comme Incubus ou internationaux comme Ekseption et plus particulièrement Emerson, Lake & Palmer.

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Le Grand Ménage, avec Suzanne Raymond (assise).

pop_rock_v3n1_06wAprès quelques semaines de pratique en 1972, le groupe adopte l’année suivante un nom à consonance amérindienne. Suzanne précise: Je voulais un nom en français pour qu’on se démarque des groupes de Jacques qui étaient tous en anglais. Comme on chantait autant dans les deux langues, j’ai proposé qu’on rappelle nos racines avec un nom «neutre». Tchawanie, ça vient de la chanson Ani Kuni de Madeleine Chartrand. Ani couni chaouani…Le groupe a tôt fait d’être recruté par l’Agence Alain Paré, spécialisée dans le booking de groupes hard rock à travers la province. Tchawanie se frottera ainsi à d’autres formations de l’époque de l’écurie Paré comme Expédition, Charlee, Incubus, Dionysos ou Morse Code Transmission. On était en bonne compagnie, ajoute Jacques, et Paré pouvait nous offrir de jouer à toutes les fins de semaines. Leur réputation résonnera jusqu’aux oreilles d’une jeune journaliste rock, Lise Ravary, qui couvre alors la scène underground québécoise pour le journal Pop Jeunesse (l’ancêtre en quelques sortes du magazine Pop Rock). Véritable pionnière dans le métier, elle se lie d’amitié avec la claviériste de Tchawanie et ne manque dès lors plus une occasion pour souligner le talent et l’originalité du groupe dans une série d’articles et entrevues. C’est son dévouement qui, ultimement, m’inspirerait 42 ans plus tard à contacter les membres du groupe afin de mieux documenter leurs parcours alors je la remercie!

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Tchawanie

pop_rock_v3n1_10wPar l’entremise de la journaliste, Suzanne Raymond aura même la chance de rencontrer le regretté Keith Emerson en coulisses, suivant un spectacle de ELP au Forum de Montréal en janvier 1974. On discute de technique de jeu et il est même question que le groupe propose ses chansons à une étiquette d’Angleterre… Il existe bien un article soulignant que le groupe est en studio afin d’enregistrer un démo de 4 titres pour une étiquette Anglaise, mais selon les membres du groupe, il pourrait aussi bien s’agir de la même session pour l’émission de CKLM.

Si toutefois vous avez des informations relatives à une bande maîtresse de Tchawanie qui offrirait des enregistrements différents de ceux que nous diffusons ici, écrivez-nous! Ce qui est étonnant, c’est qu’aucune étiquette québécoise n’ait approché les musiciens à l’époque pour un quelconque contrat d’album…

Suzanne Raymond, Keith Emerson & Lise Ravary, janvier 1974.

Suzanne Raymond, Keith Emerson & Lise Ravary, janvier 1974.

Pendant deux ans, le groupe performe partout en province, visitant notamment la Gaspésie et la Côte Nord, avec une prédilection pour la scène montréalaise. On les retrouve d’ailleurs à plusieurs reprises chez Rudy’s – La seule place rock à Montréal. On préssent même Tchawanie pour ouvrir pour les anglais Genesis lors de leur passage au Québec, mais le spectacle n’aura finalement jamais lieu. Le groupe ne sera pas non plus invité à se produire pour une émission télévisée; l’anti-rock avait pourtant la cote, mais demeurait l’apanage des stations radios de la bande FM (comme CKLM ou CHOM à Montréal), plus enclines à diffuser intégralement leurs longues compositions.

Vers la fin de 1974, le groupe accueille un cinquième membre à la demande de Suzanne qui souhaite miser davantage sur son rôle de chanteuse. Tchawanie recrute ainsi le claviériste Michel Mailhot et ajoute du même coup un synthétiseur Moog à son arsenal. Cette nouvelle collaboration est toutefois de courte durée alors que Suzanne décide de quitter la formation peu de temps après. Jacques précise : Le fait que Mailhot soit présent lors de notre session chez Tempo me porte à croire que ce concert enregistré fut l’un de nos derniers…

Nous cherchons toujours à identifier l’animateur (et le nom de son émission) qui présentait ces concerts sur les ondes de CKLM dans les années 70. Certains croient avoir reconnu la voix de Denys Bergeron… En attendant sa confirmation, je vous invite à écouter cet extrait.

Les musiciens (sans Raymond) s’accrochent malgré tout et ont tôt fait d’inviter une nouvelle chanteuse à se joindre à eux. Sur les conseils de Lise Ravary, on accueille Diane Bruneault qui, en plus de chanter, joue de la flûte. Le nouveau groupe se renomme bientôt Présage et fait ses débuts à l’été 1975, toujours avec Guy Richer (batterie), Yves Richer (guitare), Jacques Richer (basse), Michel Mailhot (claviers) et leur nouvelle chanteuse.

Présage, 1975.

Présage, 1975.

presage-120x120Le groupe performe pendant 2 ans, entre 1975 et 1976, mettant de l’avant de nouvelles compositions toujours plus complexes, catalysées notamment par le jeu singulier de Mailhot aux synthétiseurs. Les musiciens sont bientôt approchés par le producteur Robert Hamel qui leur offre de graver un 45 tours et proposent deux créations assez représentatives de leur son. La ballade Reflets, chantée par Diane, offre quelques moments juste assez planants, mais c’est surtout l’instrumentale Contact qui captive dès la première écoute avec son spectre cinématographique couplé d’entrainants solos de flûte et de claviers.

On vous avait proposé cette chanson dans notre première édition spéciale sur les pressages privés québécois en 2015, médusé devant le jeu des musiciens; avouez que c’est grisant de s’entretenir quelques mois plus tard avec un des pilliers de la formation! Le simple sera disponible chez les disquaires et dans les salles accueillant le groupe en performance; Richer estime que les ventes furent d’environ 5000 exemplaires… Avis aux collectionneurs puisque deux pressages existent : un premier, blanc, au graphisme sobre et un second, orangé, avec le logo du groupe en guise d’étiquette.

C’est l’arrivée du disco qui aura éventuellement raison de Présage; les gens s’habillaient chromé et voulaient maintenant danser… eille, on avait pas entendu ça depuis 10 ans, précise Jacques. Bien que ce dernier ait une certaine aversion envers la nouvelle mode, il accompagne néanmoins à la même époque une jeune et nouvelle chanteuse nommée Joyce Pruneau… avant que celle-ci n’enregistre son premier tube disco sous le pseudonyme de Chatelaine. Une gig, c’t’une gig. Suivant le départ de Mailhot pour la Floride où il continuera à performer, Jacques Richer change totalement de métier et fonde avec un partenaire la compagnie BoJeux qu’il gèrera pendant 32 ans et développera le réseau des boutiques Franc Jeu avec ses frères Guy & Yves. Une famille tissée serré!

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 À suivre…

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2 Commentaires

Wow! Incroyable trouvaille. Mondo PQ rempli son mandat avec brio encore une fois. Très généreux témoignage (en effet) de la part des membres de Tchawanie, on retrouvait la couleur de l’époque.
À écouter sur votre chaîne hi-fi en stéréo!
Pis content qu’on aie déterré l’étiquette ‘Anti-rock’, plus précise que le très usé ‘rock progressif’ qui a l’origine désignait tous les groupes qui sortait du carcan pop de Vanilla Fudge à Big Brother and the Holding Co. en passant par l’Incredible String Band et Love. Je pensais que c’était disparu avec la version québécoise de la revue ‘L’histoire du rock’ (1975).

Merci beaucoup Rory!! Je vis pour ce genre de moments, réunir des amis/musiciens et et foncer drette dans la face cachée de la Belle Province!

Bonne observation! Anti-Rock suivait en qqs sortes l’inclusion dans les critiques musicales du terme «underground» à la fin des années 60. Quand le pauvre critique de l’Echo-Vedettes habitué à une pop de qualité s’aventurait dans la marge, oohhh on sentait son inconfort… médusé devant le rock/psych, faute de mieux, on se contentait de dire que ça «sonnait underground». Le terme «Anti-Rock» semble avoir été majoritairement véhiculé dans Pop Jeunesse.. y’a même un dossier complet sur le genre.. je vais trouver l’article et le publier. Watch out!

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